LE VITICULTEUR BIO QUI AVAIT REFUSE DE TRAITER SES VIGNES RELAXE EN APPEL

Emmanuel Giboulot pratique la biodynamie depuis les années 1970 avait été condamné en avril à une amende de 1 000 euros pour avoir refusé en d’appliquer les traitements imposés par arrêté préfectoral

Emmanuel Giboulot pratique la biodynamie depuis les années 1970 avait été condamné en avril à une amende de 1 000 euros pour avoir refusé en d’appliquer les traitements imposés par arrêté préfectoral

Emmanuel Giboulot, viticulteur bio-dynamique de Côte-d’Or, condamné en première instance à une amende pour avoir refusé de traiter ses vignes contre la flavescence dorée, a été relaxé ce jeudi par la cour d’appel de Dijon. En février dernier, l’Humanité avait rencontré le vigneron, chez lui en Bourgogne.

« C’est une victoire de la mobilisation citoyenne, c’est être lanceur d’alerte », a déclaré à l’issue du prononcé de l’arrêt de la cour, Emmanuel Giboulot, acclamé par son comité de soutien.

Emmanuel Giboulot qui pratique la biodynamie depuis les années 1970 sur ses parcelles, avait été condamné en avril par le tribunal correctionnel de Dijon à une amende de 1.000 euros, dont la moitié avec sursis, pour avoir refusé en 2013 d’appliquer les traitements imposés par arrêté préfectoral dans l’ensemble des vignobles de Côte-d’Or contre la flavescence dorée, une maladie mortelle de la vigne. « Il ne s’agit pas de ne rien faire mais d’avoir une action responsable avec la détection et l’arrachage des pieds malades et d’appliquer des traitements uniquement quand il y a véritablement danger, en cernant davantage les zones de traitement », a précisé le viticulteur. La profession, y compris la filière bio, s’était désolidarisée du vigneron.

  • Notre rencontre avec Emmanuel Giboulot, en février 2014 :

En quelques semaines, son histoire a fait le tour de France. C’était en novembre dernier. Emmanuel Giboulot, vigneron en Bourgogne, éleveur de côtes-de-beaune et de hautes-côtes-de-nuits, bio-dynamiste résolu et catéchumène d’une viticulture apurée de toute chimie, se faisait rappeler à l’ordre, juridiquement s’entend, pour avoir refusé de traiter ses parcelles contre la flavescence dorée alors qu’un plan de lutte préfectoral le lui ordonnait. Il est convoqué aujourd’hui, 24 février, au tribunal correctionnel de Dijon. Le procureur doit lui signifier si oui ou non il écopera d’une pénalité. L’affaire n’est pas légère – dans l’absolu, il encourt jusqu’à six mois de prison et 30 000 euros d’amende. Pas plus qu’elle n’est simple à trancher, quand elle confronte convictions personnelles et décisions collectives, grise l’opinion publique et fait bouillir la région des grands crus depuis cet automne qu’elle a pris du champ médiatique.

Mais s’il faut repartir du début, Emmanuel Giboulot fait remonter sa genèse à 2011. « Cette année-là, un foyer de flavescence dorée est identifié en Saône-et-Loire, sur la commune de Plottes, au niveau de Tournus », entame le viticulteur. Assis à une table de Formica bleu pâle sur laquelle traîne un calendrier lunaire, dans la sale dépouillée qui surplombe sa cave et sert de cuisine collective lors des vendanges, il raconte lentement, attaché aux détails comme à autant d’indices garants de sa raison. Pour saisir celui-ci, il faut avoir la carte de la Bourgogne en tête. Côté sud, la Saône-et-Loire, donc, qui enveloppe Plottes et le Mâconnais. Côté nord, la Côte-d’Or, laquelle enrobe Beaune et ses fameux vignobles, où sont plantés ceux d’Emmanuel Giboulot. Soixante kilomètres environ les séparent.

Tout en préparant le café, il poursuit. « Branle-le-bas de combat dans le département… » Dix-neuf communes sont placées dans le périmètre de lutte obligatoire. Insuffisante, l’opération est renouvelée en 2012 et met la région en alerte. La flavescence dorée n’a rien de bénin. Phytoplasme (1) véhiculé par un insecte portant le doux nom de cicadelle, elle peut vous réduire une vigne à néant en moins de trois années. Tout droit débarquée d’Amérique du Nord voilà une poignée de décennies, encore imparfaitement comprise, ses symptômes rappellent ceux du bois noir, autre fléau des vignes, qui en rouille pareillement les feuilles et en flétrit les grappes. Une solution est communément admise pour l’endiguer après qu’elle s’est infiltrée sur une terre : détruire les larves de cicadelles par traitement pesticide, arracher les pieds contaminés, voire détruire les parcelles, dès lors que celles-ci sont touchées à plus de 20 %. Des mesures, quoi qu’il en soit, collectives, prises par arrêté préfectoral, sur conseils et avis d’organismes publics et professionnels.

En 2013, les autorités réitèrent l’ordre de recourir à trois traitements en Saône-et-Loire, où douze hectares de vignes devront au final être détruits. Elle commande, en sus, un traitement à titre préventif sur la quasi-totalité de la Côte-d’Or. L’arrêté tombe le 7 juin. C’est lui qui cristallisera toute l’histoire, alors qu’aucune flavescence n’a, à ce moment-là, été repérée dans le département. « Cela nous paraissait complètement incongru », reprend Emmanuel Giboulot. Par nous, il entend lui et un nombre indéterminé d’exploitants, qui exprimeront leur scepticisme lors de réunions préalables à la décision. « Détruire une population de cicadelles non porteuse de la flavescence peut créer une sorte d’appel d’air susceptible de favoriser la circulation de cicadelles qui, elles, seront atteintes », avance-t-il pour argument. Surtout, « les pesticides utilisés détruisent des insectes auxiliaires, dérégulant l’équilibre auquel nous veillons dans nos sols ».

Certes, il en existe un, autorisé en agriculture biologique : le Pyrevert. Pas non plus une bonne solution : neurotoxique avéré, il n’est pas plus sélectif que les conventionnels. Pour Emmanuel Giboulot, la décision est prise, il ne traitera pas. Il ne sera pas le seul à faire ce choix, assure-t-il, estimant à vue de nez que 25 % de la population vigneronne, bio ou non, a suivi le même raisonnement. Il sera le seul, en revanche, à se faire épingler, lors d’un contrôle sur son exploitation, opéré le 30 juillet.

Alors qu’il est convoqué une première fois en novembre, son audience sera reportée en décembre, puis finalement à aujourd’hui. ONG, association ou personnalités… un large comité de soutien s’est développé autour de lui, et appelle à manifester ce matin devant le tribunal de Dijon.

Reste que l’affaire divise fermement les viticulteurs bourguignons, dont beaucoup ne comprennent toujours pas son refus patenté d’intégrer un dispositif de lutte admis, si ce n’est revendiqué, par une majorité d’entre eux. « Son choix nous met tous en danger », relève ainsi une exploitante voisine. « La décision de traiter s’est prise à la majorité, et impliquait que tout le monde la suive pour être efficace », note, dans la même veine, Jean-Marc Aubinel, président de la Confédération des appellations et des vignerons de Bourgogne (CAVB), laquelle avait donné son feu vert à la préfecture. « Elle s’est prise dans l’urgence, la méconnaissance et la transmission de la peur », rétorque Emmanuel Giboulot, estimant qu’elle « témoigne de l’incapacité à entendre des voix discordantes ».

Urgence ? Jean-Marc Aubinel, l’admet. « Nous n’avions pas de photographie précise de la situation en Côte-d’Or. Par précaution, nous avons décidé de frapper fort un grand coup, au risque de dégâts collatéraux. » Depuis, 100 % des parcelles ont été inspectées, qui ont révélé quelques cas isolés de flavescence, mais aucune « explosion », comme le stipulait l’arrêté préfectoral. La CAVB y voit la preuve que le traitement préventif a fonctionné, Emmanuel Giboulot celle qu’il n’était pas nécessaire. Avec un débouché positif à l’histoire : un collectif de vignerons s’est créé qui rassemble aujourd’hui une centaine de domaines de la région, bio ou pas, pour « comprendre et agir » communément contre la flavescence dorée.

Marie-Noëlle Bertrand


Le Monde.fr | 04.12.2014 à 12h38 • Mis à jour le 05.12.2014 à 10h02 | Par Audrey Garric 

Le viticulteur bio Emmanuel Giboulot dans son domaine de Beaune, le 24 février.

Son cas avait ébranlé le monde du vin et, une nouvelle fois, interrogé l’usage des pesticides en agriculture. Emmanuel Giboulot, le viticulteur bio de Côte-d’Or, condamné en avril à une amende pour avoir refusé de traiter ses vignes contre la maladie de la flavescence dorée, a finalement été relaxé par la cour d’appel de Dijon, jeudi 4 décembre. La même peine qu’en première instance – 1 000 euros dont la moitié avec sursis – avait pourtant été requise début novembre.

« C’est une victoire de la mobilisation citoyenne, c’est être lanceur d’alerte », a déclaré à l’issue du prononcé de l’arrêt de la cour M. Giboulot, acclamé par son comité de soutien. « Il y a une prise de conscience de plus en plus forte quant à l’importance de réduire l’usage des pesticides, qui me donne des espoirs pour l’avenir de l’agriculture », ajoute-t-il, interrogé par Le Monde.

« La cour a invalidé l’arrêté préfectoral obligeant à traiter les vignobles, car il n’avait pas été approuvé par le ministre de l’agriculture et surtout le caractère d’urgence n’était pas démontré. C’est ce que nous défendions », se réjouit son avocat, Me Benoist Busson.

« L’INSECTICIDE N’EST PAS SÉLECTIF »

L’affaire avait débuté en juin 2013, avec un arrêté préfectoral imposant le traitement par un insecticide de la quasi-totalité des vignobles de la Côte-d’OrVisée : la cicadelle, petit insecte vecteur de la flavescence dorée, une maladie très contagieuse et mortelle pour la vigne. Alors que cette épidémie se répand en France depuis son apparition en 1949, plus de la moitié du vignoble est soumise à un plan de lutte obligatoire en vertu de réglementations nationales et européennes.

Pourtant, à l’été 2013, aucun foyer avéré n’est détecté en Côte-d’Or. Emmanuel Giboulot, 52 ans, qui exploite dix hectares de vignes en biodynamie sur la Côte de Beaune et la Haute-Côte-de-Nuits, refuse alors de traiter de manière préventive ses ceps de chardonnay et de pinot noir.

« L’insecticide, même autorisé en agriculture biologique [le Pyrevert], n’est pas sélectif : il aurait détruit la cicadelle, l’insecte vecteur de la maladie, mais aussi une partie de la faune auxiliaire sur laquelle je m’appuie pour réguler l’écosystème de mon vignoble », argumente-t-il au cours du procès en première instance, devant le tribunal correctionnel de Dijon, en février 2014. « Le préfet n’était pas compétent pour imposer  un traitement des vignes dans la mesure où il n’y avait pas de situation d’urgence », complète Benoist Busson.

INFRACTION PÉNALE

« En 2011 et 2012, un foyer important de flavescence dorée était apparu dans la Saône-et-Loire voisine, et on a dû arracher une douzaine d’hectares de vignes ainsi que milliers de ceps isolés dans le département, rétorque à la barre Olivier Lapôtre, chef du service régional de l’alimentation de la direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf) de Bourgogne, en charge de la lutte contre la flavescence dorée. Vu la vitesse de la propagation, nous craignions une contamination en Côte-d’Or. Il y a un décalage de quinze mois entre la contamination des ceps et l’apparition de la maladie. »

Après des examens en octobre 2013, trois ceps se révèlent contaminés dans le département. Pour la Draaf, qui a contrôlé le viticulteur en infraction, c’est la preuve que « l’analyse de risque s’est avérée juste » et que l’arrêté préfectoral était nécessaire. Et, pour la représentante du parquet, il y a bien eu « une infraction pénale ». Le 7 avril 2014, le tribunal de Dijon condamne Emmanuel Giboulot à 1 000 euros d’amende, dont 500 avec sursis, une peine légère alors que le délit est passible de six mois d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende. Qualifiant le jugement d’« injustifié » et dénonçant une « pensée unique » sur l’usage des pesticides dans les vignobles, il fait appel.

Son cas ne pourra pas faire jurisprudence, dans la mesure où certaines règles ont changé avec la loi d’avenir pour l’agriculture. Mais Emmanuel Giboulot estime avoir permis d’« ouvrir le débat » et d’« améliorer la situation ». « Cette année, seules seize communes ont été soumises à un traitement obligatoire contre la flavescence dorée. C’est la preuve que l’on n’est pas dans un schéma de pandémie et qu’il n’y a pas besoin de traiter l’ensemble du département, assure-t-il. C’est également grâce à la mobilisation des citoyens. »

TRÈS FORTE MÉDIATISATION

Le vigneron de Beaune a bénéficié d’une très forte médiatisation, jusqu’aux Etats-Unis, où même le New York Times lui a consacré un éditorial. A Dijon, ils étaient près d’un millier à le soutenir en première instance. Mais c’est surtout sur le Web que la mobilisation a été la plus forte. Une pétition, lancée par l’Institut pour la protection de la santé naturelle, association basée à Bruxelles, a rassemblé plus de 540 000 signatures, tandis qu’une page Facebook recueillait près de 130 000 « likes ».

La profession viticole, elle, ne voit pas d’un bon œil cette publicité faite à la filière. Le Bureau interprofessionnel des vins de Bourgogne (BIVB), après avoir dénoncé, en février, des « contre-vérités » véhiculées autour du cas d’Emmanuel Giboulot, avait rappelé « qu’à ce jour, il n’existe, hélas, aucune alternative pour lutter contre cette maladie très épidémique et mortelle pour la vigne », assurant que « la volonté de l’ensemble des acteurs impliqués [était] de réduire au minimum le nombre de traitements insecticides, ainsi que la surface concernée ».

Un constat d’échec auquel ne veut pas se résoudre Emmanuel Giboulot, qui travaille sur des alternatives. Avec le Service d’écodéveloppement agrobiologique et rural de Bourgogne (Sedarb), une association qui vise à promouvoir le bio dans le département, il mène des essais pour lutter contre la cicadelle grâce à des procédés naturels comme la silice ou l’huile de neem (margousier d’Inde). Les résultats devraient être prochainement dévoilés.

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