NICOLAS HULOT, LE FUNAMBULE DE L’ÉCOLOGIE

Le Figaro – le 07/10/2009

L’écolo-animateur, devenu l’incontournable conseiller des princes, manie avec habileté le pragmatisme et l’émotion, le discours destiné aux entreprises et celui adressé aux anticapitalistes. Son écologisme semble se «radicaliser», en fait, il s’adapte aux circonstances.

0a12482a-b2b6-11de-9d6d-408a1adcfdc3Il parle d’une voix douce, mais en des phrases martelées, aux accents toujours plus affirmés. Il a gardé son allure d’adolescent frêle, réfugié dans son éternelle veste à fermeture Éclair, mais les traits se sont légèrement marqués, et l’expression s’est faite plus douloureuse. Insensiblement, Nicolas Hulot a quitté la dépouille de l’animateur aventurier dont on moquait gentiment les performances aériennes et les commentaires enthousiastes entrecoupés de respirations sonores.

Nicolas Hulot ne fait plus sourire, et Le Syndrome du Titanic – titre de son film qui sort mercredi dans les salles – n’est pas la version pour grand écran de ses émissions de TF1, tableaux chatoyants d’une nature généreuse et méconnue, mais une charge lyrique et violente contre le monde tel qu’il va. Un réquisitoire coup de poing, aux accents de prophétie noire. Le parfait contre-emploi. Peut-on passer impunément du statut de vedette d’une chaîne privée, spécialiste du grand spectacle populaire, à celui de héraut d’une écologie militante aux allures de contestation virulente ? Métamorphose ou cheminement, Nicolas Hulot a franchi un pas. Et pris le risque du malentendu.

Parce qu’il venait de la télévision, parce qu’il était populaire, avec son air de profonde gentillesse et sa sincérité farouche, celui qui a mis à la mode en France un mot imprononçable, «Ushuaïa», au point de faire oublier la ville des terres lointaines de Patagonie qui porte ce nom, a conquis, en vingt ans, une place dans le paysage médiatico-politique que personne n’aurait même songé à lui concéder. Mais M. Hulot n’a rien d’un doux rêveur et si son grand-père a inspiré à Jacques Tati son personnage de naïf lunaire, le petit-fils, quand il ne vole pas en ULM, a bien les pieds sur terre. De son époque «star de la télé» à celle de conseiller des politiques, il a maintes fois démontré un pragmatisme qui, souvent, déroute, parfois choque, mais lui vaut ses réussites.

L’agacement des Verts

On ne naît pas écolo, on le devient. Et l’animateur confesserait presque une forme de naïveté première, que «l’intensité des voyages» aurait peu à peu dissipée. «Comme beaucoup de gens, avoue-t-il, j’étais sous le conditionnement de quelques certitudes. Le progrès me semblait irréversible, la nature infinie et douée d’une capacité de régénération. J’étais né là-dedans.» Mais vers le milieu des années 1990, au fil des lectures et des rencontres, il amorce un lent virage. Il crée la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme, à vocation éducative. «Ushuaïa, le magazine de l’extrême», deviendra «Ushuaïa Nature», l’émission qui coûte à TF1 un million d’euros par numéro, et qui lui vaut cette image d’écolo baroudeur et sympathique, classé dans les personnalités préférées des Français. Et pendant que l’animateur part à la rencontre des derniers gorilles ou des tribus amazoniennes, la déclinaison de la marque Ushuaïa se transforme en fabuleux business. Dont l’animateur ne profite qu’indirectement puisqu’il est salarié de TF1, et que la manne est censée compenser le coût de l’émission.

En quinze ans, la chaîne cède la licence d’exploitation de la marque à une quinzaine de sociétés. De L’Oréal, pour les produits cosmétiques, à Atol, pour la lunetterie, en passant par les vêtements, l’électronique, la papeterie et, récemment, les tour-opérateurs. Adriana Karembeu changeant la monture plastique de ses lunettes Ushuaïa pour coller à la mode : l’image n’est pas franchement «écolo-compatible». Pas plus que les parabènes dans les gels douche (la marque a, depuis, rectifié le tir avec une gamme certifiée bio). La critique est ancienne. Vient s’y ajouter aujourd’hui l’énumération des sponsors de sa fondation : EDF, Bouygues, Saint-Gobain, Orange. On serait à moins accusé de cynisme.

Pour les tenants français du courant de la décroissance, Nicolas Hulot est d’ailleurs l’ennemi à abattre, le prototype de la taupe, consciente ou non, du capitalisme. Vincent Cheynet, fondateur de La Décroissance, qui se souvient que l’animateur a toujours marqué sa méfiance vis-à-vis de ces «purs» qui refusent de se salir les mains, lui reproche un positionnement farouchement en dehors du clivage gauche-droite, et loin de l’anticapitalisme militant. «Je n’ai pas une vision diabolique du monde économique, se défend l’animateur. Tous les acteurs économiques ne sont pas des exploiteurs, et ces grandes entreprises, c’est aussi le monde du travail.» Et de rappeler que, pour le combat qu’il entend mener, il faut de l’argent. Quand on n’a pas de fortune personnelle, et que l’on n’a pas envie de grever davantage le budget de l’État, reste la philosophie de Clemenceau : «Quand la maison brûle, on ne regarde pas qui passe les seaux d’eau.» Et Nicolas Hulot, à ce jeu-là, est désormais libre de choisir d’où viennent les seaux. Quitte à se payer le luxe d’arroser un peu ceux qui les lui passent.

Car la bête noire des écolos radicaux, celui qui avait inspiré à Jacques Chirac son discours sur l’écologie «humaniste», et qui avait permis à Nicolas Sarkozy de damer joliment le pion à la gauche sur les questions d’environnement, semble avoir franchi le Rubicon. Au point d’agacer sérieusement Daniel Cohn-Bendit. Le grand vainqueur des élections européennes, chantre de l’écologie soft et du «libertarisme» festif, aime à repousser ce nouveau concurrent du côté des extrêmes. Et, pourquoi pas, à l’accuser de véhiculer une vision catastrophiste, dont le corollaire serait un déni de démocratie.

Pour le dire simplement, le propos des experts de la Fondation Hulot impliquerait la nécessité d’une action immédiate, et donc l’absence de choix de la part des acteurs. Son «pacte écologique», signé par les principaux candidats à l’élection présidentielle de 2007, avait volé la vedette aux Verts, et ramené les électeurs soucieux d’environnement dans le giron de Nicolas Sarkozy : il s’inquiète des flux migratoires provoqués par les dérèglements climatiques et la pauvreté ; il croit à la gouvernance mondiale, mais pas au tout-État. De quoi agacer dans le camp d’une gauche libertaire pour qui il incarne une forme de réaction qui, pire que tout, fait gagner la droite. Dans un entretien au magazine Marianne, Daniel Cohn-Bendit se plaît donc à suggérer que le nouveau venu sur les plates-bandes politiques aurait rejoint les idées d’Olivier Besancenot.

Et de fait, la violence de son film, qui use du choc des images et non de la démonstration raisonnée, qui passe de la mise en garde à la dénonciation et de la critique écologique à la critique sociale, ne fait pas franchement dans la dentelle idéologique. Mais une fois de plus, Nicolas Hulot s’échappe des habits de la radicalité qu’on veut lui faire porter. Trop habile, ou simplement cohérent ? Il est pour le nucléaire par lucidité, pour le dialogue avec les grandes entreprises plutôt que pour le «grand soir», et pour une politique gouvernementale dont il est l’un des inspirateurs.

Faux naïf

«Radicalité ?, s’étonne-t-il. Je ne me reconnais pas du tout dans ce terme de radicalité. J’ai approfondi ma pensée, c’est tout. Écoutez Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nation unies. Il est beaucoup plus virulent que moi, et personne ne l’accuse de radicalité. Et Nicolas Sarkozy, lorsqu’il plaide pour la régulation du capitalisme, il n’est pas non plus radical ?» Son divorce d’avec le libéralisme ? Il le nie. Et cite ses convergences avec le président français, comme avec le président américain, pour mieux rendre son discours acceptable par ceux qu’un film électrochoc aurait pu effaroucher.

Hulot le funambule reste droit sur son fil. Pas question de décroissance, ni d’antilibéralisme. «C’est un problème de vocabulaire, rectifie-t-il. Je ne rejette pas en bloc le système. Je suis contre le capitalisme sauvage, qui nous mène à la catastrophe. Tout comme l’est le G20 quand il réglemente – grâce à Sarkozy – les paradis fiscaux. L’exemple de ce qu’il faut faire, c’est le paquet énergie-climat : une croissance-décroissance sélective en fonction des flux, et une utilisation intelligente de la technique. Le problème se complexifie, il faut donc s’adapter sans dogmatisme.»

Face à une urgence ardente, celle de répondre aux futures crises provoquées par une consommation effrénée et dépourvue de sens, il tient le discours des valeurs. Et l’adapte à son public. Aux politiques, celui de l’influence ; aux entreprises, celui de l’image ; aux Français, celui de l’émotion. Un dispositif qui module l’action de sa Fondation, ses amitiés en forme de bras de fer avec les politiques et son image auprès du grand public. Le film n’est qu’un élément parmi d’autres dans le puzzle du faux naïf-vrai pragmatique. Il a choqué par sa violence ? Hulot reprendra son bâton de pèlerin pour concevoir ce qu’il présente comme un libéralisme respectueux des hommes et du monde qui les entoure. On l’accuse de noirceur ? Il met l’accent sur ses propositions, sur ses enthousiasmes. Nicolas Hulot a compris que, inclassable, il n’en était que plus efficace pour faire passer un message qu’il veut avant tout lucide. Le funambule se félicite de chaque pas.

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